De l'autre coté du voile

09/02/2021

Fermant soigneusement sa porte, avant de faire de la lumière, son esprit était encore sous le charme des étoiles, de la mer, et bien en harmonie avec la décision d'être jugé digne, un jour, de la confiance qu'on lui avait accordée, de montrer à Mr. Campion, si jamais il lui était donné de revoir ce gentleman, qu'il ne serait pas un élève tout à fait indigne.

Mais il n'était nullement préparé au choc qu'il ressentit lorsqu'il se retourna. Assis tranquillement, sur l'unique chaise de sa cabine, comme si sa présence était la chose la plus naturelle au monde, se trouvait l'homme à qui Jimmie venait précisément de songer: Mr. Campion.

Jimmie sursauta, balbutia un "Mais..." et tendit la main à son visiteur inattendu. Son étonnement était si grand qu'il ne put prononcer d'autres paroles. Mais Mr. Campion ne lui serra pas la main, et il lui fit signe avec un sourire de s'asseoir au bord de sa couchette.

- Ici, je ne suis pas dans mon corps physique, de sorte que je ne puis vous serrer la main, mais je suis heureux de voir que vous me distinguez si nettement. Je suis venu vous chercher pour faire une petite excursion, si vous n'êtes pas effrayé de vous y aventurer, et comme nous n'avons que peu de temps, veuillez bien vous étendre sur votre couchette et vous endormir, et nous partirons immédiatement.

Jimmie aurait pu poser quelques questions ou exprimer une certaine crainte, mais Mr. Campion avait utilisé la phrase "Si cela ne vous effraie pas...". Après cet appel, il senti que, pour un officier de l'armée Américaine, une reculade ne serait pas de mise. De sorte qu'il éteignit rapidement la lumière, s'allongeant confortablement, puis en un rien de temps, il se trouva debout, regardant son corps étendu, et toute la cabine complètement visible comme en plein jour. Mr. Campion ne sentant plus le besoin d'éviter le contact physique, se tenait à ses côtés, une main posée sur son épaule.

- Voici votre première sortie consciente du corps, et vous ne devez craindre aucunement de ne pas retrouver le bateau ou qu'il arrive quoi que ce soit pendant votre absence. Donnez-moi la main, ayez une confiance absolue en moi et quoi que vous voyiez, ne vous laissez pas aller à la crainte. Venez....

Ils s'élancèrent en avant, à travers la coque du navire, planant quelques instants au-dessus des mâts, contemplant le bateau, superbe à voir lorsqu'il plongeait à travers le roulis des vagues; ce spectacle était visible à leurs yeux éthériques.

En dépit des assurances que lui avait données Mr. Campion, Jimmie se sentait un peu effrayé. Là gisait son corps couché dans sa cabine, assurément suffisamment protégé, et s'en allant d'un côté, tandis que lui partait d'un autre. Le temps était calme, mais les conditions atmosphériques n'étaient pour rien dans l'allure rapide du navire non éclairé. Supposez qu'un sous-marin... non, il n'y penserait pas. Bien souvent, Jimmie avait franchi la tranchée pour partir à l'assaut, mais jamais sans avoir peur, pourtant quiconque l'observait n'aurait pu dire que le Lieutenant Westman n'était pas courageux. Il avait le vrai courage de faire son devoir, bien que dominé par la crainte de ne pas agir avec assez de maîtrise de soi. Il décida donc que cette expérience ne l'entraînerait, en aucun cas, à manifester ses appréhensions, aussi se détourna-t-il du bateau, et regarda-t-il son guide en souriant, prêt à toute éventualité.

Mr. Campion se tourna vers Jimmie en souriant:

- Vous n'avez pas oublié de glisser, je vois: aussi nous pouvons nous élancer.

Ils partirent directement, avec une rapidité vertigineuse; Jimmie tenant la main de Mr. Campion, remarqua beaucoup plus d'autres gens, en route comme eux à travers l'espace, qu'il n'en avait remarqué lors de sa première visite au Pays des Morts Vivants. Il les voyait se dirigeant dans toutes les directions, les uns glissant vite, les autres lentement, certains s'en allant à la dérive, apparemment endormis. Sa propre allure était si rapide qu'il mémorisa simplement ces observations avec l'espoir d'en parler plus tard à Mr. Campion. .....

...Jimmie hésitait, contemplant son corps endormi sur sa couchette. Il ne comprenait pas au juste quelle était cette leçon. Toutefois, le Frère Aîné n'attendit pas longtemps et continua:

- Trouver la leçon est facile si vous procédez avec méthode. Tirez de cette situation les vérités permanentes, universelles; vous avez un fils qui a été tué, la mère qui sait qu'il a été tué; vous avez la mère qui manifeste un chagrin parfaitement naturel; et, comme vous étiez à même de voir des deux côtés du voile, vous avez vu le chagrin de la mère provoquer chez son fils, invisible pour elle, la souffrance la plus aiguë. Ces choses sont universelles comme la mort est universelle, car dans ce problème, la manière dont le fils est mort n'est pas une chose particulière.

Il en résulte alors le fait qu'un intense chagrin provoque la souffrance chez le décédé. Nous notons aussi que les lamentations et gémissements pour les morts leur cause de la souffrance et détournent leur attention des nouvelles conditions qui les entourent, et par conséquent, les retardent dans leur évolution; ensuite, puisque la particulière intensité de ces lamentations est causée par la croyance ou la peur que la mort soit la fin de toutes choses, vous avez là une souffrance inutile et superflue, provenant de l'ignorance, nuisible aux morts et aux vivants. La chose devient-elle plus claire?

- Oui, d'un certain point de vue. Je comprends que le chagrin trouble les morts, et comme les vivants souffrent bien plus qu'il n'est nécessaire, tout cela par ignorance, est-ce bien la leçon à en tirer? 

- En partie, mais en partie seulement. Dans l'au-delà, les souffrances sont plus aiguës que de ce côté-ci, pour la raison qu'elles ne sont pas atténuées par la chair; il en résulte que le défunt souffre beaucoup plus qu'il n'est nécessaire. De même, ceux qui restent souffrent beaucoup et inutilement, car ils ne savent pas que la mort n'est pas la fin. Mais il y a un côté positif. Non seulement ils souffrent sans nécessité, mais ils perdent une grande partie des joies qu'ils pourraient avoir s'ils comprenaient la réalité des choses. La mère qui pleure son petit enfant cesserait de gémir si elle pouvait voir le bonheur extraordinaire du petit être dans le monde céleste. Son chagrin serait pour elle mais non pas pour l'enfant. En bien des cas, la mort est un avancement et non pas une perte, un bénéfice, une récompense, une chose dont on doit être reconnaissant. Il est nécessaire que nous nous débarrassions de cette vieille idée à laquelle nous sommes tous attachés: que la mort signifie un arrêt permanent de l'activité physique.

- Cependant ce problème a un autre aspect. Lors d'une mort naturelle, ne résultant pas d'un accident, ou survenue sur le champ de bataille, l'âme revoit les évènements de la vie qui vient de prendre fin, et c'est cette rétrospection qui forme la base réelle de notre progrès dans l'évolution. Je vous l'ai déjà expliquée dans notre précédent entretien. Vous vous rappelez que la mémoire sub-consciente, l'une des propriétés du corps vital ou éthérique, est gravée sur le corps du désir, tandis que l'âme revoit sa vie entière. Cette empreinte forme la base de la vie au purgatoire ainsi qu'au ciel. Lorsque l'attention du défunt est distraite par les lamentations de ceux qui restent, cet enregistrement n'est pas reproduit sur le corps du désir, de cette façon, les vies du purgatoire et du ciel ont perdu leur raison d'être dans une large mesure et, pour elles, la vie qui vient de prendre fin a été inutile. Vous avez vu combien les morts sont sensibles à la douleur des vivants; non pas à la souffrance calme de l'absence, mais au déchaînement de l'émotion et du désespoir. Voilà une des leçons qu'il faut apprendre. A l'avenir, quel que soit l'endroit où votre vie de service vous transporte, faites tout ce qui sera en votre pouvoir pour expliquer aux gens cette réalité, afin qu'avec le temps, cette terrible injustice infligée aux morts cesse. Pour autant que vous pourrez réaliser cela, vous serez à même d'aider l'évolution et d'avancer le grand Jour de la Libération. 

- Quelle était cette autre leçon dont vous parliez?

- Je vous ai montré l'une d'elles, quant à l'autre, je pense que vous vous en souviendrez beaucoup mieux si vous la découvrez vous-même.

- Mais, je ne comprends pas bien comment se grave la mémoire sub-consciente. Vous me dites qu'elle forme la base de la vie au purgatoire, et que de l'acuité des impressions dans cette région dépend notre conquête sur nos péchés?

- Exactement.

- Pourtant, dans les décès que j'ai pu observer de ce côté-ci, il n'y avait pas de rétrospection de la vie passée. Prenez par exemple le cas du sergent Strew: lorsqu'il fut tué, il sorti simplement de son corps et ce fut tout. Il n'y eut aucune lamentation, et il ne songea nullement à revoir sa vie. Alors, comment expliquer cela? 

- Par la cause exceptionnelle du décès. La Nature impose et utilise la méthode du décès, il s'ensuit une revue des activités et erreurs passées, qui se prolonge au purgatoire et au ciel. Voilà le système qu'emploie normalement l'évolution; mais l'homme, avec son privilège divin de libre arbitre et de choix, transgresse souvent, temporairement les plans de la Nature. Ordinairement, il n'est pas prévu que l'homme meurt par accident ou de façon violente.

La mort sur le champ de bataille ou le décès par accident qui, soudain, enlève l'Ego d'un corps jeune et vigoureux, n'est pas la méthode normale projetée pour la race, car elle s'oppose à la révision post mortem.

La mort provoquée par le feu, comme c'est le cas dans un incendie ou un déraillement de chemin de fer, peut terrifier et irriter l'âme, à ce point que même longtemps après la rupture de la corde d'argent, et longtemps après que la rétrospection soit devenue impossible, l'âme tient éperdument à la scène de sa séparation violente du corps physique.

- Pour ceux qui meurent d'une commotion causée par un obus, la revue du passé est ordinairement impossible. Dans le cas du sergent Strew, il fut projeté hors de son corps instantanément, et n'en fut même pas conscient. Même s'il s'en était rendu compte, la violence des vibrations du moment aurait empêché toute vision rétrospective, même en l'absence de sa famille.

Mais vous vous rappelez qu'il vous vit tout de suite, et venait à peine de vous saluer lorsqu'il fut énervé par les soldats qui s'occupaient de son corps. Cependant, si vous aviez été absent, il n'aurait pas eu la moindre vision du passé à cause de la soudaineté de cette mort accidentelle, et également à cause des vibrations néfastes sur toute la ligne de feu; d'autres raisons aussi y contribuaient, mais je ne les approfondirai pas aujourd'hui; mais vous voyez que la mort violente, accidentelle ou sur le champ de bataille est infortunée, car elle contrecarre le processus normal de la Nature. 

Cependant, celle-ci est trop puissante pour être entravée. Les moyens naturels peuvent être déviés de leur cours normal, mais ils ne peuvent être déjoués indéfiniment. La Nature emploie même ces conditions anormales pour arriver à ses fins. Tout compte fait, on peut voir que ce qui semblait momentanément une vie gaspillée ne l'était pas en réalité, mais que chaque moment en était utilisé. De sorte que, dans le grand univers de notre Père, nous trouvons l'évidence la plus merveilleuse de la sagesse régnant partout, sagesse sans limite, sagesse dont la profondeur et l'élévation nous restent inaccessibles. 

Pendant que Jimmie regardait son ami parler, ce fut pour lui une nouvelle vision dans ce pays merveilleux. Il vit le corps de l'âme d'un Maître qui était ravi en adoration devant la Sagesse Divine et transporté d'amour pour le Divin Créateur.

Cette étincelante vision était d'une beauté au-delà de toute description. La petite cabine s'illuminait d'une auréole qui la remplissait d'une intense et éclatante lumière, dont les nombreuses nuances allaient du blanc pur au violet. Au centre de ce merveilleux rayonnement se trouvait le corps éthérique de l'homme, dont la tête se penchait comme en prière.

Pris à l'improviste par une telle vision, Jimmie recula instinctivement, et il s'en serait fallu de peu qu'il ne s'agenouillât, s'il ne s'était souvenu des paroles de l'ange en de semblables circonstances: "Regarde et contemple.". De sorte qu'il n'adora point, mais se tint dans le respect, saisi d'étonnement, lorsque l'auréole s'affaiblit graduellement, tandis que ce même ami redevenu familier le regarda et, tendant la main, lui dit:

- Pardonnez-moi, mon ami. Pendant un instant je ne pensais qu'au Père et à Son Divin amour, Sa clémence merveilleuse pour nous, et la Sagesse avec laquelle Il sait se servir de nos faiblesses et de nos échecs.

- Et maintenant, je vais vous quitter. Continuez les exercices que je vous ai indiqués. Recherchez l'autre leçon, et en parcourant le sentier, que la bénédiction du Père rejaillisse sur vous.

Lentement, la cabine s'assombrit, s'obscurcit; le mouvement du vaisseau se fit sentir, Jimmie sentit les bords de sa couchette, la douceur de sa couverture, et sa main étendue toucha la paroi rigide. Ce fut le réveil.


Extraits du livre "Au pays des morts vivants" de Prentiss Tucker